Quand il n'y aura plus d'énergie, quand les chaînes d'approvisionnement seront rompues et les réseaux de télécommunication coupés, quand les voitures n'auront plus d'essence ni de batterie, à quoi penseront les gens ? A poster un commentaire scandalisé sur leurs écrans éteints ? Non.

Ils penseront à survivre, le lot commun de l'humanité avant la révolution industrielle. Ils fuiront les villes comme des rats. Ils voudront de la terre. De la terre pour vivre et pour se nourrir.

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L'homme a pelé la Terre comme on pèle une orange. Il en a ôté le zeste. Ne reste plus qu'un caillou aux reflets d'argent.

Évidemment, pour cacher cette faute immense, on maintient l'illusion en déversant des engrais tous les ans et en faisant pousser des maïs OGM. Les citadins passent en voiture et voient des champs qui ondulent sous le vent, ils sont contents. Les rendements baissent un peu ? On remet un coup de pulvé.

Et puis un jour, dans quelques décennies, c'est à dire une seconde à l'échelle géologique, il n'y aura plus assez de pétrole pour toute leur chimie. Alors on découvrira qu'il n'y a plus de terre. Les rendements, ces chers rendements qui étaient censés croître à l'infini, ne vont pas baisser : ils vont s'écrouler. Rien, zéro quintal à l'hectare. Le roi est nu. Qui vont-ils nourrir avec ce sol dur comme du béton ? Personne.

Ils diront : et si on remettait des vers de terre là-dedans ? Bon courage, les amis. Les lombrics n'aiment pas qu'on les bouscule, voyez-vous. Le temps de les convaincre, ce sera la famine. L'apocalypse alimentaire.

Le changement climatique, les raz-de-marée, les sécheresses et les inondations, c'est un amuse-bouche, ça ne touche pas à l'essentiel. Ce qui fait notre humanité, ce n'est pas la température. C'est le sol. Imaginez un été où les céréales refusent de pousser. Où les graines restent toutes ratatinées dans le bunker qu'on appelle encore un champ. Juste un été. Les vaches, moutons, poulets, toute notre viande sur pied sera la première sacrifiée. Menu végétarien pour tout le monde. Grognement du peuple. On videra les silos pour faire du pain. Quand les réserves seront épuisées, émeutes. Resteront encore quelques légumes sous serre : on s'entretuera pour un poireau. Imaginez l'hiver suivant, quand l'eau de pluie ne s'écoulant plus à travers une terre devenue minérale. On ouvre le robinet : plus rien. On va voir le voisin : rien non plus, c'est bizarre. On attend une journée. Pas deux. Les villes se dépeupleront en quelques heures dans un chaos indescriptible. Il n'y aura plus personne pour entretenir les réseaux de téléphone, d'Internet et d'électricité. La planète plongera dans le noir. Les maîtres du monde, ceux qui possèdent un potager et un puits, repousseront les hordes chapardeuses de cadres, d'ingénieurs et d'ouvriers chassés des villes.

Les Romains le savaient bien : Homo vient d'humus. Homo vit d'humus. Puis Homo a détruit humus. Et sans humus, pas d'Homo. Simple.

Nous profitons encore un peu, ivres morts, du sursis que nous donnent les dernières gouttes de pétrole. Des matières organiques décomposées durant 300 millions d'années dans les bassins sédimentaires, et bues en 2 siècles, à pleines rasades.

HUMUS - Gaspard Koenig